Tu sais qu’il est temps de quitter le Caire quand…

Cairoinshallah déménage !

Cairoinshallah déménage !

Amis lecteurs, 

Cairoinshallah quitte le Caire pour partir explorer de nouveaux horizons. Un grand merci aux lecteurs anonymes, aux gentils abonnés, et à ceux qui sont tombés sur le blog en tapant des mots clé étranges. En guise d’au revoir, un dernier opus, de circonstance ! Il paraît que ceux qui ont goûté l’eau du Nil reviennent toujours, alors, ma’a alf salam Masr. 

Tu sais qu’il est temps de quitter le Caire quand..

– Tu tapes sur ton toaster le matin pour être sûr qu’un cafard ne l’a pas squatté pendant la nuit

– Tu crois souvent que tu as des amis alors que c’est Vodafone qui t’écrit toutes les heures en te proposant 300 heures d’appel pour le lendemain

– Tu ne sursautes plus quand ta machine à laver a failli s’auto-détruire en cycle essorage

– Tu sais qu’un chauffeur de taxi au look salafiste n’est pas toujours honnête

– Les caissiers de l’Alfa market te répondent quand tu leur dis bonjour, au bout de 18 mois d’effort

– Tu es devenue une puriste au niveau de l’alimentation, et tu ne touches plus aux yaourts Danone depuis que tu as découvert les merveilleux Dina Farms vendus chez Gourmet

– Tu ne manges plus de poulet égyptien depuis qu’on t’a dit qu’ils étaient drogués aux antibiotiques et que manger du poulet te soignerait en cas de grippe et de pénurie d’Augmentin

– Tu es devenu addict au Datto, sorte de figolu à la datte vendu 1 guinée qui te fait oublier tous tes soucis

– Tu ne comprends plus qu’on ait besoin d’une ordonnance pour des antibiotiques en France alors qu’ici à la pharmacie on peut tout acheter sans prescription

– Telle une ménagère égyptienne, tu utilises du Dettol (désinfectant) pour absolument tout

– Tu as placé une lampe frontale et des bougies dans un endroit accessible pour ne pas interrompre tes activités quand la coupure d’électricité survient

– Ta cuisine est devenue l’annexe de l’usine Tupperware pour éviter les fourmis

– Tu refuses de monter dans un ascenseur avec un homme pour préserver ton honneur et celui de ta famille

– Voir des feux d’artifice en pleine journée ne te surprend plus

– Tu ne t’énerves plus quand ta connexion internet te déconnecte une douzaine de fois de Skype pendant une conversation, et que tu passes ton temps à dire « ça a coupé, tu disais quoi? » à tes interlocuteurs

– Tu t’es habitué à être sur le fuseau horaire de Brest, sauf qu’il fait jour à 4 h du matin et nuit à 16h, Le Caire étant légèrement plus à l’est

Monsieur Paul

La Villa

C’est l’adresse qu’Egyptiens et expats se refilent discrètement. Quand on téléphone,  une dame charmante met des heures à passer en revue le carnet de rendez-vous pour trouver un créneau disponible. Vous demandez à être coiffée par Monsieur Paul himself, et on vous propose de choisir entre Ehab, Karim ou d’autres pour le brushing. La veille du rendez -vous, on vous rappelle pour confirmer l’heure, car les places sont chères.

Ca y est, c’est le jour J. On entre dans un jardin luxuriant, où se cache une belle villa rose. Vous poussez la porte du salon, et le ballet commence. Une nuée d’employés en tunique blanche virevolte dans l’appartement transformé en salon et chacun a sa place dans la hiérarchie, selon la tâche unique qui lui a été attribuée. On vous enfile délicatement une blouse, et on vous fait asseoir dans un canapé violet, le temps que votre shampouineur de prédilection se libère. L’ambiance est agréable, on se sent bien dans ce boudoir géant façon Marie-Antoinette version Coppola. On vient vous chercher pour le shampoing, et on vous désigne un lit. Le doute s’empare de vous, mais le gentil shampouineur vous installe confortablement sur le fauteuil-lit et vous fait le meilleur massage du cuir chevelu du monde. Alors qu’en temps normal, vous ne laissez pas un inconnu vous masser les tempes, vous vous laissez faire docilement, à moitié rassurée.

C’est que, en Egypte, on se doit d’être bien coiffée, par respect pour autrui. Alors que la Française a le sentiment du devoir accompli quand elle a les cheveux à peu près propres, l’Egyptienne se doit d’arborer une coiffure impeccable et sophistiquée en toutes circonstances. Par conséquent, les Egyptiennes ne comprennent pas pourquoi les Françaises du Caire sont aussi échevelées et négligées, un comble pour un peuple qui se prétend raffiné.

Il est temps de rencontrer Monsieur Paul. Installé au Caire depuis 10 ans, ce gourou du cheveu règne en monarque absolu sur son salon.  Ses clientes lui vouent une admiration sans limite et en ont fait leur confident. Alors que vous vous apprêtiez à expliquer ce que vous vouliez, une vieille dame égyptienne lui murmure à l’oreille qu’elle part demain à Paris, la ville où elle a conçu son premier enfant et où son mari est décédé. Monsieur Paul écoute tout le monde, les expatriées désoeuvrées, les Egyptiennes hyperactives branchées sur leur Blackberry pendant qu’on les coiffe, et les businessmen sérieux venus rafraîchir leur calvitie naissante. Monsieur Paul ne se souvient pas de vous, car vous ne faites pas partie des habituées, mais il a l’élégance de ne pas le montrer. Il vous parle de choses personnelles, vous donne l’impression qu’à ce moment précis, il se consacre entièrement à votre petite personne. L’expert brushing vient vous chercher, manie la brosse ronde et le fer à lisser avec une habileté déconcertante, et vous reconduit chez Monsieur Paul, qui donne un dernier coup de ciseau à son chef-d’œuvre. Vous sortez du salon avec l’impression d’avoir vécu un instant dans un monde parallèle.

Information de la plus haute importance : Monsieur Paul déménage à Zamalek en septembre, le lieu est encore tenu secret jusqu’à l’ouverture. Le téléphone reste le même.

Photo Cairoinshallah, la villa de Monsieur Paul à Dokki

Ramadan

Fanous

Un vent de piété souffle sur le Caire. Ceux qui d’habitude étaient les premiers à suivre des yeux les passantes, sont désormais absorbés par la lecteur du Coran à haute voix, et montent le son dès que quelqu’un s’approche car plus la foi est affichée bruyamment, plus elle est sincère. Pour l’inconscient collectif égyptien, Ramadan est le mois où l’on peut se laver des pêchés et mauvaises actions de l’année. Cela demande donc un sacré effort pour certains.

La ville s’éveille plus tôt que d’habitude, car on se presse au bureau vers 8h, pour espérer partir quelques heures plus tard. Ce mois-ci, on fait du présentiel, car les pauses cafés, cigarette et thé ne sont plus possibles pour réduire la journée de travail au minimum. On tapote donc d’un air distrait sur son ordinateur, les yeux encore embués de sommeil , grelottant dans l’air climatisé à 15 degrés qui empêcherait de ressentir la soif. A 15h, on saute dans sa voiture pour regagner son quartier et se mettre à préparer l’iftar.

C’est un mois où la solidarité resurgit, on donne aux pauvres, et de grandes tables sont dressées dans la rue pour ceux qui n’ont pas de quoi préparer un iftar chez eux. Les mendiants vous interpellent, « faites une bonne action », et les mosquées sont remplies. Les esprits s’échauffent souvent : affâmés, certains ne se contrôlent plus et s’énervent en invectivant le voisin de chaise dans la rue, et les autres, curieux,  attendent jusqu’à ce qu’on frôle le drame, et s’interposent enfin en faisant remarquer « tu jeûnes, tiens toi bien ». D’autres font fi du qu’en dira-t-on et se dirigent sans complexe vers un kiosque pour acheter un Mars. Regain de moralité oblige, le harcèlement dans la rue a quasiment disparu : on regarde les filles mais on ne les siffle plus, et certains se mettent à détourner pudiquement le regard dès qu’une fille leur adresse la parole.

A l’heure de la rupture du jeûne, la ville est déserte et silencieuse. Deux heures plus tard, le Caire grouille à nouveau, les magasins remontent leur rideau et on veille au moins jusqu’au souhour, le dernier repas avant le lever du soleil.

Un enterrement de vie de jeune fille au Caire

Tatouage henné

Au Caire, pas besoin de louer une limousine rose bonbon, ni d’atterrir dans des clubs glauques habillée en soubrette. On sait s’amuser autrement, et bien mieux.

N.B :  Pour se mettre dans l’ambiance, vous pouvez lire l’article en écoutant le hit de la soirée :http://www.youtube.com/watch?v=-jKERmfyyPc

On pousse la porte d’un appartement cossu de Nasr City, banlieue des upper middle class au Caire, et là, on hallucine. Alors qu’on était venue habillée avec une tenue qu’on pensait adaptée, on se sent immédiatement ridicule, au milieu de toutes ces jeunes (et moins jeunes) filles survoltées, vêtues de robes pailletées et perchées sur des talons de 10. Repérant la seule fille habillée en nonne bénédictine, la cousine de la mariée me pousse vers une chambre pour que je me change. J’atterris dans une chambre d’enfant transformée en cabine d’essayage pour l’occasion, et je vois des filles se glisser dans des robes plus que serrées, et d’autres qui retirent leur voile et fignolent leur coiffure à grand renfort d’épingles. Ca hurle de plus en plus fort dans le salon, il est temps de rejoindre l’arène.

Juchée sur des talons qui n’ont jamais connu les rues du Caire, je débarque dans le salon, essayant de repérer des visages connus, mais n’étant pas physionomiste, difficile de reconnaître des filles voilées qui ne le sont plus.  Il faut alors adopter un sourire béat de circonstance, se présenter comme la copine française de la future mariée, et les gens entament directement la conversation. La reine de la soirée arrive, vêtue d’une robe bustier brillante, et les youyous retentissent. Tout le monde s’en donne à cœur joie, la fête peut commencer.

L’enterrement de vie de jeune fille ici, c’est la cérémonie du henné, « El Henna ».  La famille de la mariée et ses amies proches sont conviées quelques jours avant le mariage, un rite de passage qui aujourd’hui s’est transformé en soirée avec DJ, tatoueuse de henné et petits fours. La musique est orientale, c’est l’occasion de réviser tous ses classiques de pop égyptienne. La DJette a la même playliste que les petits bâteaux à moteur qui sillonnent le Nil. Ayant passé quelques mois sur une péniche, je connais moi aussi les hits du moment. Toutes les filles se trémoussent comme dans les clips sur Rotana, tandis que les tantes et la mère de la mariée trônent sur les fauteuils du salon, et ne ratent rien du spectacle. Il est déjà l’heure de changer de tenue pour la future mariée, qui en portera 4 ou 5 : une gallabeya (djellaba) à la mode paysanne, une tenue bollywood, et des tenues de danseuse orientale de moins en moins couvrantes. Les filles se font faire chacune leur tour un tatouage au henné, sur la jambe, le bras ou l’épaule. A 22h, le dîner froid est servi. Une dernière heure de danse où les tubes égyptiens s’enchaînent sur des amplis poussés au max, et c’est déjà l’heure de rentrer chez soi. On sort de l’appartement, la tête qui tourne, épuisée mais fière de soi : on a survécu à sa première « henna ».

Prochaine étape : le mariage.

Le grand zapping

TV

Certains soirs, après avoir couru comme un dératé sur le tapis de course en sortant du travail, la tentation de s’affaler sur son canapé made in Egypt est grande. Pour vous faire oublier que vous allez devoir ingurgiter un énième plat de Barilla importées aux courgettes, vous décidez d’allumer votre télévision. En apparence illimité avec les 900 chaînes satellite, le choix est en fait plutôt restreint. D’abord parce que votre propriétaire a été assez snob pour installer Hotbird, le satellite européen, au lieu de Nilesat, et donc que les 300 chaînes de sport en roumain ne vous servent à rien. Ensuite, parce que la seule chaîne que vous captez en couleur et avec le son est France 24, et comme ils ne changent leurs reportages qu’une fois par mois, on se lasse vite.

Qu’à cela ne tienne, vous basculez sur les chaînes hertziennes, ou plutôt les chaînes que la parabole trafiquée de votre immeuble réussit à capter les soirs où le vent est favorable.

Par miracle, et sans comprendre comment, vous captez TV5 Monde Europe (chercher l’erreur) et ARTE. La qualité de programmation de TV5 Monde étant inégale, et comme vous êtes trop fatigué pour suivre le reportage sur la Perse antique, en perse ancien sous-titré sur ARTE, vous passez aux chaînes locales. Déjà, arriver sur un programme en cours de diffusion relève de l’exploit : les pauses publicitaires de 15 minutes interrompent les programmes environ 16 fois par heure. Qu’importe, vous décidez de vous accrocher, et là le choix peut se résumer aux chaînes de talk shows, aux chaînes de séries et aux chaînes religieuses.

Les chaînes de talk-show sont les plus nombreuses : rien de plus économique que d’installer un plateau de talk show, il suffit de mettre deux fauteuils dorés, une table en faux bois sur laquelle sont disposées des tasses avec logo de l’émission, et d’inviter des gens, qui viendront forcément car les Egyptiens ont toujours quelque chose à dire, sur tous les sujets. Les soirs agités, les invités commentent pendant des heures les images des manifestations, relayés par des téléspectateurs joints au téléphone qui balancent à chaud leurs impressions. Le présentateur fait mine de s’indigner durant toute l’émission, avec grands mouvements de bras et regard scandalisé, tandis que les invités se battent entre eux pour pouvoir délivrer leur analyse de la situation en direct. Parallèlement aux talks-shows traditionnels, un programme passionne toute l’Egypte en ce moment : Al Bernameg (« le programme ») de Bassem Youssef, ancien chirurgien devenu la star du petit écran, grâce à ses blagues audacieuses et ses beaux yeux.

Quant aux chaînes de séries, elles diffusent en boucle des séries égyptiennes, où tout le monde se promène en gallabia à la campagne en pleurant et riant, et les fameuses séries turques, doublées en syrien, qui se résument généralement en quelques mots : la fille de la famille veut se marier à quelqu’un mais son père refuse.

Les chaînes religieuses alternent elles concours de récitation du Coran, et surtout questions/réponses en direct, où des auditeurs angoissés ont besoin du cheikh pour répondre à des questions essentielles, comme« le vernis à ongles est-il halal » ou « je hais mon mari, dois-je rester avec lui ».

En général, on finit par atterrir sur ARTE, en désespoir de cause.